Prélude

Les projets Sanaduría, Warmikuna et Poésie des arts désarmées dialoguent entre eux et autour de pratiques de médiation et de transformation des conflits. Chacun, dans ses propres mots, parle des vies fragmentées, des territoires vidés, des relations rompues. Mais chacun raconte aussi des histoires de recomposition du sens et d’espoir, d’ouverture de nouveaux possibles.

Sanaduría se situe en Colombie, un pays où persiste un conflit armé de longue durée qui a impacté directement plus de 8 millions de personnes et qui a produit des déplacements massifs. Les territoires ruraux habités par des communautés autochtones, paysannes et afrodescendantes sont les plus affectés. Mais, malgré les destructions engendrées par la guerre, les personnes continuent d’inventer des alternatives pour transformer la frustration et la colère en dignité et action politique.

Warmikuna nous parle du Pérou, traversé entre 1980 et 2000 par un conflit armé d’une grande violence. La majorité des personnes assassinées et portées disparues étaient autochtones. Les femmes, surtout celles des zones rurales, ont été particulièrement affectées : c’est à travers leurs témoignages et leurs actions que nous mesurons l’ampleur de ce qui est arrivé et les pratiques de résistance mises en œuvre. Chercher sans relâche les personnes portées disparues, refuser que le silence imposé devienne la règle, redonner voix aux absents : tels sont devenus, dans le post-conflit, de véritables paris politiques de constructions de paix transformatrices.

Poésie des arts désarmés nous amène au Venezuela et plus encore aux migrants et migrantes vénezuelien.ne.s qui, à cause de la crise économique et politique que traverse le pays actuellement, ont dû tout laisser de côté pour entreprendre un voyage vers diverses destinations, en s’exposant à la criminalisation et à la violence. Suivre ces trajectoires, en mettant en valeur les capacités des migrantes et des migrants à aller de l’avant, est une manière de conférer de la dignité à leurs vies au milieu des difficultés.

Sanaduría

Sanaduría est un mot formé par curaduría (commissariat d’exposition) et sanación (guérison). Guérir des vécus de douleur et désespoir, soigner le travail collaboratif. Le travail curatorial a voulu sélectionner et organiser des concepts et pratiques de paix proposés par des membres de peuples autochtones et des survivants du conflit armé colombien pour imaginer des significations plus riches et complexes.

Vidéo: La paix il ne faut pas la chercher, il faut la vivre. https://drive.google.com/drive/folders/1r-B2o9n17uf2iSUINtUm1npCXxkCOLpt

La juntanza est le mouvement qui nous conduit à la rencontre et à la reconnaissance des autres. Ce mouvement n’est pas spontané, il ne se fait pas non plus à toute vitesse : il demande de s'asseoir aux côtés de l’autre et apprendre à écouter. C’est un travail persistant, une invitation à imaginer des futurs façonnés par l’effort de coexistence. C’est le début d’un chemin semé de difficultés mais qui offre la possibilité de guérir des blessures et de rêver des futurs possibles.

Video: Juntanza por Albeiro

Ouvrir des chemins

Se réunir c’est ouvrir de nouveaux chemins là où la violence, la colère ou le désespoir dressent des impasses. Ouvrir un chemin c’est se transformer soi-même : entrer en relation avec de nouveaux territoires, de nouvelles personnes. La paix n’est jamais un état figé : elle est relationnelle, inachevée, imparfaite.  Ouvrir des chemins, c’est croire qu’il existe toujours des voies de transformation du conflit, même au cœur des situations les plus dures ou sombres.

Video: Abrir Camino

Refroidir ou adoucir la parole

Refroidir ou adoucir la parole, c’est apaiser le conflit. Ce n’est pas une ruse rhétorique ni une stratégie habile pour tromper l’adversaire. C’est une manière de desserrer les tensions pour mieux comprendre la situation. Cette parole est performative : elle agit. Elle ne se limite pas à l’énonciation d’engagements, mais se déploie en gestes, en pratiques, en transformations concrètes. 

Video: La parole tissage de résistance

Médier pour cultiver

Médier pour cultiver ou pa’labrar – la parole médiatrice –, c’est l’art de transformer une situation explosive en un espace où les différences peuvent être entendues, où une discussion consciente émerge des préoccupations de chacun. La médiation n’est pas seulement un apaisement : elle est aussi un geste qui sème les graines de la coexistence future, à travers des rituels dans lesquels participent des plantes, des substances, des chants et des danses. Médier, c’est coexister avec le dissensus, et assumer la responsabilité de futurs possibles qui ne passent pas par l’élimination d’autrui.

Video: PalabraSemilla

Tresser la communauté

Tresser la communauté, c’est accueillir les multiples fils qui nous composent. Nous sommes pluriels et différents, mais cette diversité n’empêche ni le dialogue ni la reconnaissance. Les paix s’y inventent comme des liens relationnels, tissés par les attaches qui nous unissent.

Danser la mémoire

Danser la mémoire, lors des fêtes et carnavals, c’est investir les espaces marqués par la violence et la terreur pour en faire des lieux d’affirmation de la vie. La mémoire, à l’instar de la danse, n’est jamais statique : elle est mouvement, énergie capable d’ouvrir des brèches dans le silence et de rendre perceptibles et audibles des histoires marginalisées. Le carnaval et la fête, tout comme la mémoire, s’actualisent à chaque fois qu’ils s’activent, en invitant à la participation de tout.e.s, comme un acte de libération et de réappropriation de l’espace.

Warmikuna:
Voix, visages et mémoires

Warmikuna est un mot en quechua qui signifie « femmes ». Warmikuna – voix, visages et mémoires est un projet trilingue (quechua-espagnol-français) de recherche-création/action, virtuel et muséographique, consacré aux récits et mémoires de femmes autochtones péruviennes en contexte de violence politique.

Conçu à la fois comme un outil, un moyen et un espace de valorisation, ce projet repose sur des méthodologies alternatives et collaboratives, développées étroitement avec l’Asociación Nacional de Familiares de Secuestrados, Detenidos y Desaparecidos del Perú (Anfasep). Il met en circulation des matériaux inédits – chants, broderies, récits, photographies – qui documentent les expériences de genre face à la violence politique et à la construction de paix. 

Chanter pour raconter

Le chant a longtemps été pour les femmes andines un moyen d’exprimer leur expérience des violences, mais il demeurait souvent confiné à la sphère intime. L’axe Cantar para contar a marqué le point de départ du projet. Il a permis de créer un cadre partagé pour rendre ces chants audibles : un espace d’enregistrement et de restitution où ils ne sont plus isolés, mais partagés dans une expérience commune. Pensée comme une démarche de recherche-création/action éthique — soucieuse de ne pas reproduire de logiques extractivistes ni de revictimisation —, l’initiative privilégie la co-construction et la valorisation collective. Grâce à leur enregistrement et à leur diffusion en ligne dans le cadre du volet d’humanités numériques du projet, ce répertoire circule aujourd’hui au-delà d’Ayacucho et devient accessible dans plusieurs régions du monde.

Muséographie participative

Au sein de Warmikuna, une méthodologie située de muséographie participative a été élaborée avec Anfasep, à la croisée de la recherche-création et de la recherche-action, et nourrie par des épistémologies andines et féministes. Elle repose sur la co-construction des contenus et les pratiques de soin dans la conduite des ateliers, les traductions et la mise en exposition. Entre 2019 et 2024, une série d’ateliers ont été menés à Ayacucho et à Paris, déclinés en trois formats : la cartographie sensible, la broderie sur photographie et la broderie/tricot offrande. Tout au long de ces rencontres, les matériaux de l’exposition ont été élaborés collectivement, et continuent d’évoluer. Ces ateliers font de l’exposition un espace de médiation partagée, où les matériaux produits circulent, se restituent et se réactivent dans une dynamique de transmission et de création collective.

L’exposition

L’exposition rassemble une sélection de photographies de terrain (2017-2024) de Tania Romero Barrios, de broderies et de chants en quechua réalisés par les membres d’Anfasep. Ces matériaux forment un corpus vivant d’histoire orale et visuelle qui rend compte des trajectoires de vie marquées par les disparitions forcées et les processus de construction de paix plurielles dans l’après-guerre.  À la croisée de la recherche-création et de la recherche-action, l’exposition propose un triple décentrement – linguistique, géographique et épistémologique – en plaçant les voix des femmes andines au cœur des récits de la violence politique. En affirmant la centralité du quechua, langue de conceptualisation poétique, critique et mémorielle, elle souligne la nécessité de penser la mémoire, la guerre et la paix à partir des langues autochtones. L’exposition se veut ainsi un espace de médiation collective fondée sur la co-construction de savoirs, les écritures alternatives et les principes de science ouverte. Elle s’inscrit également dans une démarche de matrimonialisation participative, où images, chants, textes et broderies deviennent autant d’archives vivantes des luttes pour la justice et la mémoire. Exposition itinérante, elle s’adresse aussi bien aux protagonistes qui l’ont façonnée qu’aux différents publics invités à prendre part active dans sa construction. 

Chanter pour raconter

Il s’agit d’un corpus de chansons en quechua qui ont été enregistrées entre 2019 et 2024 au fil de plusieurs années de travail collectif avec l’association ANFASEP. Ces chants rendent compte des trajectoires de vie individuelles et collectives de ses membres, de leurs deuils, de leurs luttes et de leurs victoires. 

Chanson: J’ai juste apporté mes papiers

Chanson: Vérité et justice

Chanson: Mon fils aimé

Purichkanchik

Archive photographique qui provient des différents travaux de terrain réalisés entre 2017 et 2022 qui relatent des histoires du conflit armé au Pérou et le processus d’organisation d’ANFASEP.

Dialogue entre chansons et photographies

Poésie Des Arts Désarmés

La frontière entre la Colombie et le Venezuela est connue par ses hautes températures et la diversité de ses groupes armés. Elle devient ainsi un lieu où s’entrelacent simultanément les contrastes des réalités frontalières, entre la vie et la mort, dans une complexité unique.

Dans les routes migratoires, dans des auberges, dans des centres d’accompagnement pour victimes de violence, dans des camps de réfugiés et dans d’autres espaces ont été réalisés des portraits de personnes, associés à un résumé de leur histoire. Ces formats ont permis de mettre en avant l’intimité des parcours de vie, en illustrant les moments les plus importants qui ont surgi pendant les entretiens.

Plonger dans l’univers de la caricature et du Haïku revient à sauter dans un monde de significations volatiles, confuses, souvent empreintes d’ironie et qui conduisent à l’incertitude et même au manque de sens. Il s’agit de créer des scènes capables de nous permettre de donner du sens au sentiment de désespoir, de vide ou de deuil. C’est un pari sur comment illustrer la valeur de la mémoire actuelle à travers des formes qui ne sont ni littérales ni exemplaires : une empathie sans armes, reproductible et facilement diffusable.

Dans les milieux marqués par la violence, créer une atmosphère légère donne l’opportunité d’aborder des problèmes difficiles avec des communautés vulnérables sans succomber à leur gravité et en évitant des charges émotionnelles prolongées. Cela met en lumière ces problèmes sans surdéterminer le sens de l’identité et l’émotivité des personnes. En plus, ces propositions encouragent un style de communication plus accessible et moins formel, en évitant l’élitisme et en entrant en résonance avec un public plus large intéressé par l’exploration de thématiques et des subjectivités diverses.

L’une des bandes dessinées La joda: Una caricatura etnográfica del humor de los migrantes venezolanos, explore comment les migrants vénézueliens utilisent l’humour tout au long de leur trajectoire migratoire et révèle l’importance méthodologique de l’humour et de la bande dessinée dans la recherche ethnographique. C’est une proposition qui cherche à se libérer des conventions universitaires en élargissant la dimension expérientielle de la recherche ethnographique et artistique. Elle met en avant le pouvoir évocateur des individus, des paysages et des rencontres en les mettant en premier plan et en les intégrant dans le tissage de l’expérience sensorielle.